La fin des travaux et le départ de Tanahberu

Henri Eskenazi nous parle de son expérience sur le Jakaré

12 Mar 2019 | Actualités

1 ère partie PAPOUASIE

S’évader le temps d’une croisière en Papouasie, c’est une opportunité de bouleverser son quotidien, de découvrir des univers diérents et de multiplier des rencontres enrichissantes.

A vouloir vivre plus, plus longtemps, plus intensément, plus efficace- ment . . . nous avons tendance à vouloir vivre plus vite. Et en vivant plus vite, nous vivons moins. La recherche de performance est souvent vaine, tant nous avons tendance à oublier pourquoi nous voulons aller vite. Pour profiter de plus d’évènements ? Alors, pourquoi les gâcher tous en les vivant superficiellement, sous la pression que nous imposons à nous mêmes ? Il n’est pas question de vivre moins mais de vivre mieux. Le bon rythme, c’est celui qui nous permet de vivre pleinement ce que nous vivons. Dans l’expression « prendre son temps », c’est le « son » qu’il faut en- tendre. Le bon temps, c’est le temps qu’il nous faut, à nous et à nous seul, pour réaliser une tâche. En prenant « son » temps, la tâche retrouve un intérêt en elle-même, alors que dans la recherche de performance, la tâche n’est qu’un moyen, qu’une contrainte. Et la vie passe de tâches bâclées en tâches sans intérêts . . . avec son lot de stress, de compétitions inutiles et de tristes victoires. La bonne vitesse, c’est celle qui nous permet de faire bien, dès la première fois et de perdre son temps : en gagnant ! Tout d’abord donc, ne penser à rien, ensuite continuer pour voir le monde autrement.

1 er décembre 2018

Loin de la froidure de l’hiver européen, Jakaré, un superbe bateau d’une trentaine de mètres, nous attend sagement ancré au milieu de la baie juste en face de Sorong. C’est une goélette toute en tek et bois de fer, construit récemment, aussi confortable qu’agréable à l’œil. Il y a beau- coup d’espace et je m’y sens tout de suite très à l’aise. La plupart des hommes d’équipage sont présents depuis l’origine du bateau. Ils sont originaires d’îles diverses, Java, Sulawesi ou Papouasie mais le sourire dans leur regard est commun : discrets, disponibles et ecaces. Quelques qualités que les plongeurs croisiéristes que nous sommes apprécient tout particulièrement. Les plongées sont parfaite- ment gérées. François, le responsable du bateau est calme, chaleureux et très professionnel. Ici, loin de tout, il est indispensable de ne rien laisser au hasard. Notre première nuit à Yanbuba, entourés d’îles verdoyantes et de plages désertes typiques des Raja Ampat (les 4 Rois), est méritée après un long périple pour atteindre cette destination. Ainsi nous sommes prêts pour notre première plongée d’une heure. Devant le village, dans quinze mètres d’eau, la vie est foisonnante avec en particulier, au bout de dix minutes, la rencontre de l’étrange requin-tapis (il porte bien son nom !) ou Wobbegong, sous une grande table de corail. Notre croisière commence bien . . .

Après une balade en plein soleil sur un banc de sable particulièrement photogénique, notre cœur et notre corps se réchauffent de tant de beauté. Il est difficile d’être blasé de ces îles lointaines où la végétation luxuriante trempe littéralement dans les flots. Les nombreux animaux s’expriment par leurs chants ou leurs cris. Les moustiques sont absents. Le ciel déjà un peu menaçant, nous offre maintenant un orage particulièrement intense mais qui ne dure que quelques minutes. Juste assez pour nous faire encore plus apprécier la blancheur éblouissante du sable et la transparence de l’eau, avec une visibilité de vingt mètres, laissant apparaître les innombrables coraux. Avec mon regard, embrasser tout l’espace et le calme de cet archipel des Raja Ampat dans mer d’Halmahera, pour me laisser doucement bercer par la naissance du soleil, dans un repos presque absolu tout près des flots. Me retrouver seul. Me retrouver en compagnie. Ne plus penser à rien sauf à l’essentiel, car il est des croisières qui nous grandissent l’esprit . . . Celle sur Jakaré en fait partie. Ici mes rêves s’éveillent au fil des jours qui défilent, là je photographie les océans, vastes et tranquilles, quelque fois impétueux où palpitent, de l’horizon bas au zénith, des fonds jusqu’à la surface, une multitude de tons doux et pastels, nuancés par la houle ou les vagues blanches et tendres. J’essaye maintenant de passer plus de temps à voir, à observer, le plus complexe de nos sens mais pourtant le plus utilisé. Je tente de créer l’aventure aux détours des chemins et au-delà de ma simple pensée rétinienne, je flirte constamment avec la profondeur de champ.

Quand j’écoute les hommes parler, ils me content le silence des années passées et murmurent à mes yeux les souvenirs de la nature. Le spectacle devient ainsi plus beau que mes souvenirs. Je savoure ce précieux cadeau oert par le temps.

Cap au Nord-ouest. A la proue, les dauphins nous accompagnent. A Cape Kri, nous nous laissons entraîner par un léger courant qui force en n de plongée plus près de la surface. En chemin, plusieurs requins gris, pointes noires et pointes blanches accompagnent notre route. Les tortues ne sont pas en reste de nos éclairs de ash qui semblent ne point les importuner, bien au contraire. L’une d’entre elles ne se gêne pas pour littéralement labourer les alcyonaires. Un gros napoléon et une raie manta passent dans le bleu. Au nal, une loche de presque deux mètres se laisse nettoyer par une dizaine de petits pois- sons coopérants. Il y a aussi les platax en bancs, les trois espèces diérentes de pois- sons-clowns dans la même anémone plus toute la vie animale de la Papouasie qui s’ébat entre coraux et gorgones. Un coucher de soleil nous laisse sans voix, perdus dans le silence environnant. Place alors à l’émotion . . .

Quand je vole dans les abysses, en fait je tombe. Mes oreilles réagissent en premier, ou presque, par la pression qu’elles subissent dès les premiers mètres. Presque simultanément, mon regard se perd dans le bleu, cherche des repères qu’il ne trouve pas. Cherche encore. En vain, je tente de prendre possession de l’obscurité en laissant la chaleur du soleil derrière moi. Les rayons, sans cesse en mouve- ment, me guident vers les profondeurs. Un poisson rouge m’observe plus que ce que je le vois. Un autre plus timide me croise, in- différent. Tel le poète, je plonge dans l’eau pour me rendre beau, je me gave de soleil pour me rendre fort et je regarde le ciel pour devenir grand. Je m’enfuis, tel un enfant, dans mes rêves enfouis. Ce calme étrange, ce silence fabuleux, cette paix surnaturelle, qui entourent les océans le jour, sur- volent la houle, telle une légère drogue, la nuit. Entre mythe et réalité, je reste toujours fasciné par ces océans légendaires, synonymes de rêve, d’évasion, de volupté et de magie. Peu importe l’ivresse, pourvu que j’ais la profondeur . . .

Navigation de nuit pour arriver à cent miles au Nord-ouest de Sorong dans « Peut-être, si ce que racontent les sages est vrai et qu’il existe ici ou là un lieu où nous aurons notre séjour, celui que nous pensons avoir perdu nous a ouvert le chemin. » Sénèque l’archipel magique de Wayag, avec toujours cet immense plaisir de franchir la ligne équatoriale en comptant les étoiles et en suivant des yeux la lune qui s’élève. Réveil au beau milieu d’immenses rochers volcaniques où mille palmiers surplombent la mer turquoise. Parfois une plage de sable immaculé vient troubler ma vision. Paisible est l’instant. Dix requins flirtent toute la journée avec la goélette. Un nasi goreng (riz local agrémenté de légumes et autres bonnes choses) au petit déjeuner à six heures et nous sommes en forme pour l’ascension assez vertigineuse du mont Pindito à travers la forêt luxuriante poussant sur les scories. Là-haut, nous sommes récompensés par la vue sublime sur tout l’archipel caractéristique de cette région de la Papouasie. Photos sans compter. Benoit s’éclate avec son drone qui nous ramène des images originales. Le sourire aux lèvres de satisfaction, nous rentrons vers Jakaré pour notre première des quatre plongées quotidiennes au Nitrox à Pinacle Ridge.

A peine mis à l’eau, une raie manta s’enfuie dans le bleu. Sur le sable, une tortue peu farouche et quelques requins batifolent. Parmi les couleurs indescriptibles des coraux, gorgones, éponges et alcyonaires, Mansar notre guide papou tape sur sa bouteille, tout émoustillé. En eet, il vient de nous dénicher un minuscule hippocampe marron de deux millimètres, posé sur un hydrozoaire, ce qui me remplie de joie car je suis équipé en macro mais les Raja Ampat sont situées dans le « Triangle de corail », cœur mondial de la biodiversité corallienne et dans une mer qui contient peut-être l’une des plus riches diversités d’espèces de coraux connues au monde. Pour ma part, impressions et étonnement sont quotidiennement au rendez-vous. L’UNESCO envisage de mettre les îles Raja Ampat sur sa liste du patrimoine mondial comme zone ayant la plus riche biodiversité marine de notre planète. En 2007, le gouvernement indonésien a désigné sept nouvelles zones marines protégées couvrant 9 000 km2.

Les Raja Ampat sont une destination idéale pour la plongée. Dans leurs eaux, abondent des tas de poissons coralliens multicolores. La nature sous-marine livre, même aux novices, un univers étonnant où les coraux aux formes exubérantes abritent une vie riche et encore préservée, avec quelques carangues, barracudas, raies Manta, requins ou hippocampes-pygmée, entre autres pour les plus petits. L’archipel des Raja Ampat a de nombreux sites de plongée comme Blue Magic, Cape Kri, Melissa’s Garden, Black Rock, Eagle Rock, Miokson, Manta Sandy. Dans les montagnes de la Papousie, août et septembre sont brumeux et c’est au mois de mai qu’il fait le plus chaud. Au moment de la mousson, les averses torrentielles rendent parfois les déplacements difficiles. Mieux vaut donc choisir la saison sèche qui laisse presque indifférent les autres plongeurs. Certains n’arrivent même pas à le voir sur le substrat de la même couleur. Plus tard sur Secret Garden, nous sommes honorés par la présence de quatre énormes raies mantas qui vont et viennent dans une passe sablonneuse, plus une autre raie mobula en surface. L’une d’elles doit friser les cinq mètres, une autre est toute noire. Un requin-tapis, surpris par mes compagnons de plongée Patrick et Fred, vient se blottir littéralement sous mon corps. Peu farouche le bougre ! Notre journée se termine on ne peut plus paisiblement par une balade à travers les nombreux îlots de Wayag où quelques requins pointes noires et pointes blanches se promènent. J’en compte une bonne douzaine.

Certains d’entre eux décident même de faire des bonds totale- ment hors de l’eau. C’est la première fois que j’ai l’occasion d’observer une telle scène. On en apprend tous les jours… Désormais, j’aime regarder le ciel comme on voit la mer, avec les sons et les silences. Regarder les hommes comme on voit les eurs, avec les ombres et les couleurs. Regarder la terre comme on voit l’amour, avec tendresse et bienveillance.

En posant le juste regard. Tel un écrivain psychédélique dans un délire amusant, je me laisse parfois imaginer un espace infini totalement coupé du reste des mers, des îles littéralement en dehors de notre monde, bordées par de larges ceintures d’écume lumineuse, d’immenses galaxies complexes et minuscules d’étoiles primaires mais étincelantes où l’on pourrait entre- croiser dix mille tendres et sympathiques monstres cosmologiques. L’élégance dans l’esthétique ? Une véritable immersion au cœur de la vie, une rencontre avec le peuple de la mer, du plus discret au plus imposant de ses habitants : voici le voyage auquel la nature  m’invite. Du plancton translucide aux mammifères puissants et majestueux, en passant par les murènes sensuelles et les limaces graciles, du gris froid des requins à la débauche de couleurs des poissons clowns, tout cela au milieu des coraux, ces sculptures composées par la nature et le temps.

Tandis que d’autres créatures étranges semblent hésiter entre le minéral et l’animal, œuvres sans auteur, idéales de douceur et de délicatesse. Même le sable immaculé s’étire harmonieusement au l de l’eau pour créer des formes mystérieuses. Une sensualité de l’espace, comme seule l’exceptionnelle nature peut nous l’orir. Une fascination qui révèle l’harmonie. Des énergies rayonnantes m’enveloppent et me pincent le cœur car j’y ressens clairement la uidité de toutes choses. En amour, point n’est besoin de mots. Ainsi, une légende s’inscrit délicatement dans mon cœur.

Douce nuit, bercé par le clapotis sur la coque. Un véritable tourbillon océanique vient alors tenir compagnie à mes rêves pour un long voyage initiatique par delà les courants marins, exempt de toute drogue si ce n’est la seule faculté de penser… Le top de mes plongées se trouve à Black Rock et Eagle Rock, à l’ouest de l’île de Kawé. Il me semble dicile dans ces lignes de décrire la richesse de la vie que je rencontre ici, avec une multitude de couleurs dans une eau à 30°C, sans courant et par moins de vingt mètres de profondeur. Je cite au hasard les raies mantas, les raies pastenagues, les barracudas, les perroquets à bosse sans oublier les immenses bancs de poissons et les nombreux nudibranches parmi les très nombreux coraux ou éponges. Ici, un descriptif détail- lé ou exhaustif me semble aussi inutile qu’impossible. Chaque journée passée comme celle-ci me fait prendre conscience de la chance que j’ai eu d’avoir découvert un jour la plongée sous-marine, quand j’étais plus jeune (hier !) et juste après, la photographie sous-marine. Mais çà c’est une autre histoire… Découvrir le monde pour mieux le partager. Telle est désormais ma devise.

La suite dans le prochain numéro!

Texte et photos: Henri Eskenazi www.henrieskenazi.com Photo de drone: Benoit Delamare

Contact et renseigenments: heskenazi@free.fr